Alfred Moreaux résistant

Le 8 mai 2026 un premier Stolperstein a été posé à Mons-en-Barœul




Alfred Moreaux


La Voix du Nord du dimanche 10 mai 2026

Le résistant de l’ombre Alfred Moreaux « a retrouvé de la lumière » 

 

Le pavé de la mémoire en souvenir du résistant Alfred Moreaux est scellé dans le trottoir devant son dernier domicile, au n° 380 de la rue du Général de Gaulle. Un article de Virginie Boulet - Photo Baziz Chibane.


Mons-en-Barœul. La rue du Général de Gaulle a été partiellement coupée, vendredi matin, à l’occasion   de l’installation d’un « pavé de la mémoire » devant le domicile de ce Monsois qui a payé cher son engagement contre le régime nazi. Ce « Stolperstein » a été posé par un écolier des Provinces. 

   

Les Stolpersteine (littéralement pierres sur lesquelles on trébuche) sont des pavés de 10 x 10 cm en béton et en laiton imaginés par un artiste berlinois pour honorer la mémoire, individu par individu, des victimes du nazisme. Son idée : sceller ces pavés dans les trottoirs, en face du dernier domicile connu de déportés ou de résistants. Depuis 1992, année de la première pose « sauvage » d’un stolperstein à Cologne, plus de 100 000 pierres ont été fabriquées et installées, ce qui en fait « le plus grand mémorial décentralisé au monde ».

 

À l’initiative d’habitants


Dans la région, on en compte une centaine. Dont une à Mons, désormais devant le 380 de la rue du Général De-Gaulle, adresse du café-brasserie L’Arc-en ciel, juste en face des cuves XXL d’Heineken. C’est là qu’habitait Alfred Moreaux, sorti de l’ombre grâce à une initiative citoyenne portée par Benoît Bonaillie et Thomas Sanchez.


Ces deux Monsois sont des passionnés d’architecture et d’histoire. Ils habitent d’ailleurs dans l’une des maisons Pagnerre, dont ils ouvrent les portes régulièrement pour la faire découvrir au public. Mais Thomas Sanchez est aussi l’un des fondateurs de Chapelles & Co, une association en faveur de la sauvegarde du petit patrimoine religieux, qui compte également dans ses rangs Théo Hooreman, président de Stolpersteine Nord-Pas-de-Calais. «  À notre demande, il nous a donné une liste de noms de Monsois victimes du régime nazi. Nous avons choisi Alfred Moreaux parce qu’il a vécu dans notre rue », expliquent Benoît Bonaillie et Thomas Sanchez, parrains et financeurs de ce premier stolperstein monsois.


Mais pour sa pose, le couple voulait une cérémonie à la hauteur de l’engagement et du sacrifice de celui qui a rejoint le réseau Voix du Nord en 1941. Et aussi qu’elle soit l’occasion d’un passage de témoins pour la sauvegarde de sa mémoire.


Il y a un an, à l’occasion de la cérémonie du 8 mai, il en a parlé à Anne-Gaëlle Demortier, professeure des écoles au groupe scolaire Les Provinces. L’enseignante a tout de suite été enthousiasmée, et dès septembre, elle a travaillé avec ses CM2 pour préparer l’hommage de ce vendredi.


Petits passeurs de mémoire


Consultation d’archives, découverte des Stolpersteine lilloises, recherches avec les anciens combattants et l’Association historique, rencontre d’un des descendants d’Alfred Moreaux, venus nombreux à Mons en ce 8 mai… C’est à ces écoliers désormais que revient la charge d’entretenir la plaque de laiton résumant la vie de celui qui fut arrêté par la Gestapo, sous les yeux d’un de ses fils, Francis. Il était alors à peine plus jeune qu’eux.


Crédits photographiques :
Service communication de la ville de Mons-en-Barœul













Au micro Thomas Sanchez, avec à ses côtés Benoît Bonnaillie qui sont à l'initiative de la pose de cette pierre du souvenir.


L'intervention de Diana Da Conceiçao, nouvelle maire de Mons-en-Barœul



Le pavé de la mémoire en place devant l'habitation où Alfred Moreaux fut arrêté par la Gestapo

















Les travaux des élèves exposés dans la salle de la Briquetterie au Parc du Barœul




Madame la Maire, Diana,

Mesdames et messieurs les élus,

Monsieur le Président de l’association « Stolpersteine Nord-Pas-de-Calais », Théo,

Monsieur le Président de la section monsoises des anciens combattants,

Monsieur le Directeur de l’école des Provinces,

Anne-Gaëlle, et vous, les enfants de l’école des Provinces,

Messieurs le Président et le Chef de l’Orchestre d’Harmonie de Mons,

Mesdames et messieurs en vos grades et qualités,

Chers descendants d'Alfred Moreaux,

Mesdames, Messieurs,


Aujourd’hui, en ce 8 mai 2026, au n° 380 de la rue du Général de Gaulle, nous ne posons pas seulement un pavé fait de béton et de laiton. Nous rendons un nom, un visage, une histoire à Alfred Motreaux. Nous lui rendons sa place, ici, dans notre ville, dans notre mémoire collective.

Pendant longtemps, le nom d’Alfred Moreaux est resté dans la sphère intime, transmis avec pudeur au sein de sa famille, tandis que d’autres figures de la Résistance monsoise étaient célébrées. Avec Thomas, nous avons voulu réparer cet oubli. En parrainant et en finançant ce premier Stolpersteine à Mons-en-Barœul, nous avons souhaité que ce résistant de l’ombre sorte enfin du silence et retrouve la lumière.

Car se souvenir n’est pas un simple devoir du passé : c’est un acte pour le présent et une exigence pour l’avenir. Comprendre l’histoire, c’est se donner les moyens de ne pas en répéter les heures les plus sombres.

Alfred Moreaux était un monsois comme tant d’autres — ou plutôt comme chacun de ces hommes, ces femmes et ces enfants ordinaires que les circonstances ont appelés à un courage extraordinaire. Ajusteur, électricien, père de famille, il aurait pu détourner le regard. En 1941, il a choisi l’engagement. Dans le réseau « Voix du Nord », il a risqué sa vie pour imprimer, diffuser, transmettre la vérité, cachant des journaux sous les toits de Mons.

Le 31 mai 1944, ici même, son destin bascule. Son fils Francis, encore enfant, voit son père emmené par la Gestapo. Puis viennent la torture, le Train de Loos, l’enfer de Sachsenhausen. Ce que cet homme a traversé dépasse l’entendement. Et pourtant, Alfred a tenu. Dans le chaos des marches de la mort, il a même trouvé la force de sauver une vie. Il sera finalement libéré le 3 mai 1945 par l’Armée rouge — vivant, mais à jamais marqué.

Ce projet est aussi une transmission. Nous tenions à remercier chaleureusement Anne-Gaëlle Demortier, Professeur des écoles, sa collègue Madame Laurine Vozel et Monsieur Aalin Philippoff, Directeur de l’école Les Provinces d’avoir accepté de nous rejoindre dans ce projet. Une mention toute particulière à Anne-Gaëlle : nous souhaitons te remercier très sincèrement pour ton engagement, qui a largement dépassé toutes nos espérances.

Nous voulons surtout saluer le travail des élèves de CM2 qui se sont emparés de cette histoire. En étudiant le parcours d’Alfred, ils sont devenus les passeurs de cette mémoire. Car regarder ce pavé, ce n’est pas seulement se souvenir : c’est comprendre que la liberté que nous vivons aujourd’hui a un prix — et que ce prix a été payé par des hommes, des femmes et des enfants qui vivaient ici, dans nos rues, dans notre

ville, dans notre pays.

Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à Théo Hooreman, Président de l’association Stolpersteine Nord–Pas-de-Calais, pour son engagement constant et son dévouement à cette noble cause qu’est le devoir de mémoire.

Nos remerciements vont également à Monsieur Rudy Elegeest, ancien maire, qui a accueilli notre démarche avec bienveillance et nous a soutenus dès les premiers

instants, ainsi qu’à Diana Da Conceicao, Madame la Maire, qui, dans la continuité de cet engagement, a apporté immédiatement son soutien et honore aujourd’hui de sa présence cette cérémonie.

Nous saluons également Monsieur Claude Gery, Président de la section des anciens combattants de Mons, pour sa bienveillance, ainsi qu’Hélène Clerc, Directrice de cabinet, pour son accompagnement précieux tout au long de ce projet.

Nous adressons aussi nos sincères remerciements aux choristes du chœur éphémère constitué pour l’occasion : merci à chacune et chacun d’entre eux d’avoir été touchés par ce projet et de l’avoir rejoint avec tant d’engagement. Nous remercions chaleureusement les musiciens de l’Orchestre d’Harmonie de Mons-en-Barœul, ainsi que leur chef Pierre Misikowski et leur président Olivier Ochin, pour leur précieuse contribution.

Nous n’oublions pas les membres de l’Association Historique de Mons pour la communication de leurs archives, ni l’ensemble des agents municipaux, dont le

travail essentiel a permis la réalisation de cet événement, ni les descendants d'Alfred Moreaux, auxquels nous adressons toute notre reconnaissance pour leur confiance et leur présence parmi nous aujourd’hui.

En posant ce Stolpersteine, nous nous inscrivons dans la démarche de l’artiste Gunter Deming : « s’incliner pour lire un nom, c’est s’incliner devant une vie ».

Aujourd’hui, nous nous inclinons devant Alfred Moreaux. Un homme revenu de l’enfer, brisé sans doute, mais debout.

Mais commémorer ne peut pas être un geste figé dans le passé. Se souvenir, c’est aussi regarder le monde tel qu’il est aujourd’hui. Et ce regard nous oblige.

Car ailleurs, en ce moment même, des civils meurent, des familles sont brisées, des peuples vivent dans la peur. Au Proche-Orient, le conflit israélo-palestinien continue de semer la mort, la destruction et la haine, dans une spirale qui semble sans fin. Entre l’Ukraine et la Russie, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, en Afrique et dans le monde, les tensions et les violences rappellent combien la paix reste fragile et combien les populations civiles en paient toujours le prix.

Face à ces réalités, notre silence serait une forme d’abandon. Nous devons le dire avec clarté : aucune cause, aucune frontière, aucune idéologie ne peut justifier la déshumanisation, les violences contre les civils, ni l’effacement des vies humaines.

L’histoire que nous honorons aujourd’hui nous enseigne précisément cela : là où l’on cesse de voir l’autre comme un être humain, le pire devient possible.

C’est pourquoi cette pierre n’est pas seulement un hommage. Elle est un avertissement. Elle nous rappelle que la vigilance n’est jamais acquise, que la paix se construit chaque jour, et que la dignité humaine doit rester au cœur de nos engagements.

Aujourd’hui, Alfred, vous êtes enfin de retour chez vous.

À travers ce pavé de laiton, qui captera la lumière et les regards, votre nom ne sera plus jamais oublié. Et votre courage continuera d’éclairer notre chemin.


Clichés de Jacques Desbarbieux ©